RENCONTRE AVEC AO KIM NGAN A.K.A. YATENDER

“Le miroir, pour une meilleure
reconnaissance du changement
perpétuel de soi” Ao Kim Ngan a.k.a. Yatender

Née en 1988 au Vietnam, Ao Kim Ngân a.k.a. Yatender est une jeune femme sans un atome de graisse, au regard clair et intimidant. Je la rencontre dans un café au coeur de Saïgon, le “Pacey Cupcakes” où elle aime passer du temps. J’ai découvert un travail photographique auto-documentaire, pleinement inscrit dans l’ère d’Instagram et de l’égoportrait ¹.
Elle est souvent son propre modèle au coeur d’images composées où elle apparaît comme inexpressive, statique. Les mises en scène obéissent plus à un ordre performatif qu’à une construction vraiment préméditée.
Obsédée par l’idée d’authenticité, Yatender se tient au plus près de ce qu’elle ressent et laisse au regardeur la porte ouverte à son intimité, à sa vie privée.

Elle utilise un appareil photo compact argentique, 35mm, employé généralement dans les années 80 pour la photographie vernaculaire. “J’ai juste à presser le bouton” dit-elle, pour expliquer son choix d’utiliser ce procédé qui répond à ce besoin de capter l’instant présent. “Je ne planifie pas. Je suis là et je vois quelque chose d’intéressant ici et maintenant. Je ne privilégie pas le concept avant l’âme du moment.

Je regarde souvent ses photographies. Il y a dans ce travail une forme de distance intérieure et d’étrangeté. La puissance de l’imaginaire de l’artiste apparaît en reflet dans l’image du corps propre des rêves. Rêves qui émergent de l’inconscient.

Je rêve beaucoup. J’avais l’habitude d’avoir un cahier pour noter la plupart des rêves que j’ai faits. Maintenant, je ne fais que noter quelques rêves vraiment impressionnants. Je pense que ma photographie est une combinaison de mon imagination et de l’influence de films (j’ai regardé beaucoup de films et c’est de là que viennent la plupart de mes inspirations); et bien sûr, mon imagination s’est principalement déployée à partir de ces rêves que je faisais.

J’ai projeté longtemps mon propre regard dans cette image et je la voyais clairement se regarder. Puis, je l’ai trouvée de plus en plus inaccessible. Je me suis alors aperçue qu’il n’y a pas de regard dans cette image. Pas de visage, ou seulement des fragments de visages. Le regard que j’ai vu est le mien. Il n’y a pas d’identification de l’artiste possible. Nous pouvons alors imaginer notre propre visage, ce corps comme étant le nôtre. Je me demande si elle aime être prise en photo.

Il n’y a que moi-même qui puisse me prendre en photo. C’est pour cela que je me prends en photo. Je sais ce que je fais avec mon corps et je suis la seule à regarder le résultat. Je joue trois rôles : je suis le sujet, je suis celle qui regarde dans le miroir et je suis moi-même, maintenant.

Yatender tend un miroir au spectateur, qui est un parfait outil purgatoire, utilisé dans une perspective d’introspection. Pour l’artiste, ce procédé photographique est la méthode la plus intime pour reconnaître le changement perpétuel de soi, par l’acte d’auto-documentation. “A travers l’objectif, je peux me réconcilier avec moi-même, avec tout ce qui est extérieur ou intérieur, je peux me résoudre à accepter, m’exprimer et écouter comme l’aurait fait un ami fidèle ou un amant avec moi et pour moi.

Elle rit. “Beaucoup de personnes sont complexées. C’est pour ça que je pense qu’il faut se regarder plus souvent dans le miroir. Pour s’apprécier. Pour voir sa beauté et ses frayeurs. Et quand tu regardes une photo de toi après cinq ou dix années, tu apprécies d’avoir pris la photo. Tu vois ce qui te ressemble. Tu observes le changement sur ton visage et tout le reste. C’est beau de pouvoir documenter le changement du corps humain. Nous ne sommes pas parfaits. Et la photo est honnête.

Je perçois dans son travail une manifestation de la féminité extrêmement positive. J’aime ce même rouge du sofa et du sang menstruel. Cela me renvoie à la puissance du féminin. Yatender photographie souvent ses règles “parce que ça fait partie de moi et je trouve ça beau !”. Peu de gens les considèrent comme une chose agréable à regarder. Alors qu’à elle, cela lui donne l’envie de le faire plus souvent.

J’y vois aussi une forme porteuse de contestation et d’émancipation qui questionne les règles, codes et représentations conventionnelles du corps féminin.

Je comprends que c’est aussi une affaire de culture mais il n’y a rien de mal à montrer de quoi nous sommes faits. Si nous ne sommes pas à l’aise avec notre corps alors que tout lui appartient, qui d’autre que nous-même peut mieux l’aimer ?”.

Je découvre son histoire familiale. Elle a grandi dans un pays où tout est coercitif. “La vieille génération n’a pas l’esprit très ouvert.” Grâce au cinéma et à la musique, grâce à tout ce qui est de l’ordre de l’entertainment et qui est différent de la culture vietnamienne, elle a construit sa propre opinion, dans l’opposition, à l’inverse de ce que la société attendait d’elle. “C’est mon histoire. Se positionner à revers de l’ordre établi. Pour être honnête, je me suis cherchée longtemps.” Elle court après les bons musées et les librairies, les centres d’art non commerciaux, dévore des quantités phénoménales de films mainstream.

Ici, il n’y a rien. Les galeries ne s’intéressent à toi que si tu es vendable. Mon opinion à propos du Vietnam est dure. Je ne veux pas faire ce qu’on attend de moi. Rien n’est original dans l’art alors j’essaie de faire quelque chose par moi-même, sans être influencée, sans regarder ailleurs.”

Yatenter, est une promesse sur l’avenir, radicale. Elle, s’achemine ainsi, avec pour seul désir, découvrir l’Europe. Et enfin, être là, dans l’instant présent et presser sur le bouton.

En réponse à ma question, Yatender ne se prétend pas être féministeComme je n’ai jamais vraiment voulu mettre des étiquettes sur ce que je fais, je pense qu’il vaut mieux laisser la réponse aux autres. S’ils pensent que mon travail concerne le féminisme, alors c’est le cas !”.

Elle est plus préoccupée par les émotions que ses photographies révèlent et par ce que nous ressentons en tant que sujet humain, plutôt que par le sexe. Simone de Beauvoir voyait à ce sujet, la femme qui « brandit l’image du miroir comme clé de la condition féminine ».²

1 Talia Chetrit https://artefields.net/art-contemporain/talia-chetrit-selfie/
2 Deuxième Sexe,Simone de Beauvoir, (1949)

Constance Meffre
Hô Chi Minh Ville – Vietnam
Résidence A.FARM – mai 2019

Site de l’artiste :https://yatender.format.com/

Compte instagram : https://www.instagram.com/yaonthemoon/?hl=fr

Le Point Contemporain : http://pointcontemporain.com/south-asia/

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